La science au service des arts

,

Il y a une quinzaine d’années, j’avais imaginé un genre de robot qui serait en mesure d’analyser les forces et résistances produites à l’intérieur d’un piano lorsque l’on actionne les touches. L’appareil en question serait non seulement capable d’obtenir des informations plus complètes pour le bénéfice du technicien, mais de les recueillir à une vitesse inégalée. Cinq ans plus tard, j’ai fait la connaissance de deux experts dans le domaine de la mécanique pianistique, Darrell Fandrich et John Rhodes. Je me suis rendu chez eux dans l’État de Washington pour me familiariser, entre autres, avec un outil informatique qu’ils avaient mis au point. Largement reconnu de nos jours, cet outil est employé par nombre de techniciens, spécialistes en remise à neuf de mécanismes de piano. À mon avis, il a une fonction comparable à celle d’un GPS dans une voiture.

Lors de mon séjour, l’idée du robot m’est revenue à la tête : je me suis demandé s’il était possible d’incorporer le logiciel de ces deux hommes dans ma conception d’origine.

La pratique courante veut qu’un technicien obtienne les informations en état d’inertie alors que le robot pourrait effectuer son analyse en état dynamique1. Les résistances seraient mesurées au moment même de jouer l’instrument. Cela constitue pour moi une véritable percée dans le domaine.

À la publication de ces lignes, j’entrevois au moins une autre année de travail avant la mise au point de l’appareil. L’analyse des données de nos essais se poursuivra bien au-delà, tout comme le développement du logiciel.

Deux professeurs de piano à l’Université de Montréal, Jean Saulnier et Marc Durand, m’ont lancé sur cette piste en dirigeant mon attention sur le phénomène du « double-échappement »Mes interlocuteurs voulaient savoir tout précisément comment les techniciens de piano pourraient contrôler cet aspect du réglage. Je leur suis reconnaissant pour leurs encouragements, il va sans dire, mais je n’avançais pas : je n’arrivais toujours pas à comprendre l’échappement d’un point de vue purement scientifique, quitte à le contrôler. Au milieu des années 1980, j’ai fait un stage d’études chez Yamaha. On m’a bel et bien montré comment faire des réglages, sans toutefois justifier le fondement de cette pratique.

Je ne savais plus où donner la tête. J’ai commencé alors à fouiller des ouvrages consacrés à la mécanique du piano, parmi eux, des textes décrivant les inventions de Pleyel entre 1800 et 1830. Ceux-ci m’ont permis de comprendre le pourquoi du réglage et de parfaire ma compréhension de la synchronicité du mécanisme et de son contrôle. Ce sont ces connaissances qui m’ont permis de tendre la perche vers messieurs Fandrich et Rhodes.

L’un des traits de génie de leur logiciel ITF (Initial Touch Force = force de touche initiale) réside dans la création d’une échelle de mesures acceptables de ces forces au moment de jouer l’instrument, c’est-à-dire en mode dynamique. Pourtant, il y a un aspect qui, à ma connaissance, reste encore à quantifier de manière précise, soit la détermination du moment exact de l’échappement et de la synchronicité. Je vais certainement trouver mon plaisir à vouloir définir une échelle de mesure qui soit à la hauteur des attentes des pianistes et des techniciens.

Le hasard voulut que je rencontre quelques années plus tôt le professeur Daniel Spooner de l’École polytechnique de Montréal. Suite à des discussions, il s’est rallié à mon projet. Ses conseils, son aide et ses encouragements m’ont été très précieux, tout comme la participation de ses étudiants dans sa réalisation; grâce à eux, nous sommes presque rendus. De plus, je pourrai enfin répondre, quelque 20 ans plus tard, aux interrogations de Jean et de Marc ! Soit-dit en passant, notre curiosité est insatiable, car nous souhaitons nous attaquer à une foule d’autres problèmes passionnants pour y trouver des solutions. Voilà ce qui nous motive à mettre la science au service des arts !

Oliver Esmonde-White  (Traduction : Marc Chénard)

Par « inertie », nous entendons au repos, alors que «  dynamique » signifie en mouvement.

« L’échappement » est le point où le mouvement du marteau sur la corde cesse.

0 réponses

Répondre

Se joindre à la discussion ?
Vous êtes libre de contribuer !

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *